Que la nature se rebelle !

 Nils Blommér : "Ängsälvor" 1850

Nils Blommér : “Ängsälvor” 1850

Qui a ouï les rires argentins des fées et s’est vu entraîné dans leurs farandoles, du crépuscule à l’aube ? Qui s’est émerveillé devant le ballet scintillant des ondins et des ondines célébrant l’aurore ? Qui a croisé le regard d’une naïade ou d’une belle dame, à travers l’eau verte d’un lac ou l’onde pure d’un ruisseau ? Qui a surpris, à l’orée d’un bois, la pavane des sylvains et des dryades émergeant de l’écorce, à la brumeuse brune ? Qui a rencontré, au détour d’un rocher, une chimérique créature – cheval ailé, chèvre-pied barbu et fermement membré ou blondine pneumatique à queue de poisson ?

Personne.

Ou bien, c’était sous l’emprise de substances illicites.

Qui a entendu, nuitamment, en passant à travers champs, le tap-tap-tap du marteau du korrigan cordonnier ?

Personne.

Bien sûr, personne ne se ballade en pleine campagne, la nuit. À la rigueur, on la traverse à toute allure en voiture. Impossible alors de discerner ce fameux tap-tap-tap. C’est regrettable, car si vous l’aidez à faire son travail, le korrigan vous offrira un chaudron rempli de pièces d’or. Tout du moins, si vous êtes plus malin que lui, car il essayera de vous faire travailler gratis. C’est un roublard, le korrigan cordonnier.

Moritz von Schwind : "Erlkoenig"

Moritz von Schwind : “Erlkoenig”

Qui a ne serait-ce qu’entraperçu un follet ? Qui a été interpellé par une dame blanche – sans décolleté plongeant et cuissardes, veux-je dire –, un soir, à la croisée des chemins ? Quel noctambule s’est rencontré sur une route sombre et déserte avec une tête livide privée de corps ou un animal blanc – un chien, un mouton, un bouc, un taureau, un cheval, une oie… – qui lui a joué un tour narquois ou, d’humeur lugubre, a tenté de l’attirer dans le marais le plus proche afin de le noyer?

Personne.

Il n’y a plus de routes sombres : les réverbères gâchent inutilement l’électricité sur tout le territoire, et la lumière chasse les spectres. Enfin, en l’occurrence, ce gâchis d’électricité sauve des vies car, quand le follet est de mauvais poil, il faut savoir les mots et les gestes qui l’apaisent, pour ne pas finir au fond d’un marécage et pouvoir se vanter de cette rencontre pour le restant de ses jours. Et qui les connaît encore, les mots et les gestes ? Surtout qu’ils diffèrent en fonction de l’origine et de l’obédience de votre follet.

Non, il n’y a plus de routes sombres. Plus de follets, plus de korrigans, plus d’esprits élémentaires, bref, plus d’obscurantisme.

Plus de merveilleux non plus.

Ce ne sont plus les fées qui brûlent des cercles de gazon en dansant au clair de lune leurs rondes enflammées, mais de vulgaires colonies de sporophores – lisez champignons. Ce ne sont plus les sorcières qui affolent les vaches françaises ou anglaises, mais les farines animales – on regrette les sorcières, bien moins néfastes. L’orage n’est plus la manifestation de colère d’un être surnaturel, c’est la rencontre de masses d’air chaudes et froides.

Niés par nos cerveaux cartésiens, ridiculisés et insultés par les jeux vidéos et les dessins animés, chassés par l’envahissement urbain, les esprits agrestes et malicieux se sont réfugiés dans les recoins de ce monde, au fond des combes secrètes et des grottes oubliées. Ils nous ont laissés seuls avec nos démons contemporains : hyper-technologie, urbanisation et Roundup.

Luis Ricardo Falero : "Lily Fairy" 1888

Luis Ricardo Falero : “Lily Fairy” 1888

C’est la nature qui génère ses propres génies, issus des beautés des brumes et des eaux, des bois et des flammes. Quel être fabuleux pourrait être enfanté par nos cités ? Quelle poésie trouver dans le béton, la saleté, la promiscuité, la misère partout visible et la puanteur des pots d’échappement ?

Le merveilleux, le malicieux et le terrifique ne font plus partie de nos vies.

La peur, si.

Mais ce n’est plus cette terreur délicieuse de qui risque de rencontrer une créature fantastique au détour d’un chemin obscur et d’être confronté à des épreuves qu’il faudra surmonter pour obtenir la vie sauve ou une récompense – ou bien l’estime de ses voisins. C’est de la vraie peur qui étreint le cœur des citadins, celle de rencontrer des vivants malintentionnés. L’être humain ne redoute que ses semblables. Et la lumière des réverbères ne peut rien contre eux.

C’est peut-être à cause de la réalité de cette peur qui nous étreint que, malgré l’empreinte du rationalisme des Lumières, malgré toute la technologie qui nous environne, malgré la publicité qui se niche partout et nous assène que, ce qu’il nous faut pour être heureux, c’est un nouvel iPhone ou une plus grosse voiture, nous aspirons au merveilleux, bien que nous ne puissions plus y croire – la preuve : le succès intergénérationnel du Seigneur des Anneaux et d’Harry Potter !

C’est ainsi que les avancées scientifiques et de la laideur de nos villes ont conçu UN être surnaturel : c’est l’extraterrestre.

Oui, il n’y en a qu’un : la science est bien moins prolifique que la nature – elle manque d’ailleurs tellement d’imagination qu’elle est obligée d’aller chercher dans les films et les romans ce qu’elle va inventer de neuf. Le problème, c’est que les œuvres de science-fiction sont souvent des dystopies, et que les projets scientifiques s’inspirent plus de 1984 ou d’Avatar que des Bisounours. Du coup, ça fait plus trembler que rêver.

Donc, l’extraterrestre.

Wilfredo Lam : "Zambezia"

Wilfredo Lam : “Zambezia”

Enfin, quand je parle d’extraterrestre, je parle d’E.T., bien sûr ! Le nôtre à nous, l’extraterrestre terrien que l’on rencontre à Roswell ou qui vous kidnappe avec votre voiture sur les routes de campagne noires et solitaires.

Bien sûr, il est gris et laid – comment en serait-il autrement, étant engendré par notre environnement ? -, mais il a les caractéristiques de nos lutins : il est petit, il est difficile à trouver quand on le cherche – d’ailleurs, c’est généralement lui qui vous trouve quand vous ne vous y attendez pas -, il a des pouvoirs surhumains, il peut être bénéfique ou maléfique. Quand il enlève les gens, ils en réchappent généralement pour témoigner – de même que les victimes des lutins.

Il ne lui manque que d’avoir un bonnet rouge.

On se demande bien pourquoi, avec toute sa supériorité technologique sur nous, il prend la peine de se cacher.

Oh ! Personne n’admet y croire, sauf quelques illuminés qui se vantent de l’avoir rencontré dans des émissions télé pour décérébrés. Pourtant, le principe de l’existence de l’extra-terrestre est admis par tous, y compris par les scientifiques : la vie existe forcément ailleurs dans l’Univers. On la recherche activement sur d’autres planètes.

On nous promet d’ailleurs que l’avenir sera la découverte de nouveaux mondes aux ressources naturelles mirifiques. Ça sonne un peu comme la découverte de l’Amérique, n’est-ce pas ? N’apprendrons-nous jamais rien ? Ne sommes-nous donc capables que de ça ? Épuiser l’endroit où nous vivons et puis en chercher un autre à épuiser de même, et encore un autre et encore un autre. Sommes-nous des sauterelles géantes ? Aussi féroces et aussi bêtes ?

Pourtant, ces nouveaux mondes font quand même rêver. Maintenant que nous avons détruit notre qualité de vie et nos paysages – hyper-technologie, urbanisation et Roundup –, à quoi peut-on encore aspirer ? À quitter cette foutue planète !

La Terre nous semble désormais inhospitalière au point qu’il y a des cinglés qui sont volontaires pour aller coloniser Mars ! Si l’on considère qu’il n’y a là-bas ni atmosphère respirable ni eau liquide, on doit donc supposer que c’est la peur de l’être humain et de ce qu’il engendre – hyper-technologie, urbanisation et Roundup – qui rend la Terre inhabitable, pour de plus en plus de… gens – appelez-les comme vous voudrez : dépressifs, pessimistes, asociaux, malades, sensitifs, réalistes, visionnaires…

Sauf que… la seule planète que nous ayons les compétences d’habiter actuellement, c’est la nôtre. C’est pourtant la seule qui ne nous intéresse pas : nous connaissons mieux la Lune et Mars que le fond de nos grottes et de nos océans.

C’est parce que la nature nous indiffère. La beauté et la poésie, ce sont des choses qui ne rapportent pas d’argent. Les matières premières et la technologie, oui. Voilà pourquoi nous nous acharnons à réaliser des dystopies forcément destructrices, plutôt que de chercher à préserver ce qu’il reste de beau sur notre planète.

Oui, il y a de bonnes raisons d’avoir peur de l’être humain.

Marc Franz : "Formes de Combats"

Marc Franz : “Formes de Combats”

Que la nature se rebelle, que les herbes envahissent le macadam, les arbres les trottoirs et les lianes les immeubles ! Que les fées émergent des combes oubliées des vivants ! Que les lutins et les korrigans jaillissent de leurs grottes ! Que les sorcières maléficient les réverbères ! Que les dragons atomisent les centrales nucléaires et nidifient parmi leurs décombres ! Sylphes, ondines, dryades, génies des airs, des eaux et des bois, sortez de votre long sommeil. Le pouvoir aux êtres fantasmagoriques et aux poètes. Forêts, dressez-vous ! Flots, révoltez-vous ! Vents, emportez-vous ! Feux du ciel et de la terre, déchaînez-vous ! Ô créatures élémentaires, délivrez-nous de la laideur et des iPhones ! Ô démons, feux follets, esprits cornus, poilus et barbichus, outrageusement couillus et membrus, prenez possession de nous !

Nous avons besoins de vous pour être… humains.

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