Le Possédé

Extrait du roman d’Erin Liebt, Le Corbillard Rose

Stella se rallia à l’opinion de Josefa : il fallait que ce chien soit possédé par le Démon ! Sinon, comment expliquer son omniscience, son intelligence proprement diabolique et son acharnement à faire le mal ? Fervente catholique, la brave cuisinière n’en dormait plus, terrifiée à l’idée de vivre dans la même maison que Satan, de le côtoyer chaque jour que Dieu faisait.
Elle s’ouvrit de ses craintes au père Casanova, curé de l’église Notre Dame du Port. Le bon père était d’origine italienne, très pieux, et bien mal nommé – jamais ce parangon de vertu n’aurait même songé à séduire l’une de ses paroissiennes. Y eut-il songé, qu’il est peu probable qu’il y soit parvenu, son Dieu l’ayant, par une cruelle ironie, affligé d’un physique fort éloigné des canons de l’humaine beauté.

Thomas Theodor Heine : "Simplicissimus" 1897

Thomas Theodor Heine : “Simplicissimus” 1897

Son âme, en revanche, dépassait en grandeur et en splendeur tout ce que l’on peut imaginer : bonté, compassion, indulgence, tolérance, générosité, amour de son prochain, piété… Bref, le père Casanova : un saint homme.
Au récit des agissements de Chichi, le bon père resta sceptique. Se pouvait-il que cette brave Stella se soit mise à boire, en cachette, le pastis avec lequel elle flambait ses gambas d’ordinaire ? Il avait bien entendu parler de serpents, de cochons, de boucs possédés, et même de chats, mais de chiens… mis à part le chien des Baskerville de la série des Sherlock Holmes, bien éloigné d’un loulou de Poméranie, non, il ne voyait pas.

Aussi, décida-t-il d’aller constater en personne ce curieux phénomène de chien satanique et de procéder, le cas échéant, à un exorcisme. Si le chien n’était pas possédé, se disait l’excellent ecclésiastique, il pourrait toujours exorciser Stella du démon de l’alcool.
Il fut décidé que le père Casanova viendrait chez les Duval-Bolduc, armé de sa croix pectorale, de sa bible et d’un bon flacon d’eau bénite, le lendemain à quinze heures précises, Mme Duval-Bolduc ayant rendez-vous au même moment chez sa couturière pour un essayage-fini. Elle aurait été indignée d’apprendre que Stella soupçonnait son « bébé-d’amour » d’être le Malin incarné, il fallait donc profiter de son absence. Stella se chargerait d’éloigner la nouvelle bonne à tout faire.

Si toutefois Madame rentrait avant le départ du prêtre, il fut entendu que celui-ci prétendrait – pieux mensonge – qu’il était venu pour s’entretenir avec sa chère paroissienne, dame patronnesse d’élection s’il en fut, Mme Duval-Bolduc, donc, de la prochaine vente de charité au profit des pères missionnaires qui évangélisaient la Chine.

À quinze heures tintantes au clocher de son église, le père Casanova sonnait chez les Duval-Bolduc. Stella se hâta vers la porte d’entrée pour ouvrir tandis que, simultanément, Chichi fonçait vers le fond de l’appartement, dans ce qui semblait être un mouvement de fuite devant l’homme de Dieu.

La cuisinière et le chien se croisèrent au milieu du corridor. Stella s’était prudemment collée au mur pour laisser passer ce démon de Chichi – qu’elle craignait désormais plus que tout.

Cela ne fut pas suffisant, le chien, au passage, lui décocha un cruel coup de crocs dans le mollet droit. C’est en boitant que Stella acheva son chemin vers la porte.

Thomas Theodor Heine : "Upper Silesia" 1921

Thomas Theodor Heine : “Upper Silesia” 1921

– Sacré coup de dents, ma fille, lui dit le père Casanova en examinant la blessure. Je vais vous aider à désinfecter cette morsure, avant toute chose.

– Inutile, Padre, décréta Stella, pressée d’en finir, contentez-vous d’asperger la plaie avec de l’eau bénite.

Le brave homme de prêtre opina, il avait dans sa poche la panacée universelle. Confiant en la puissance de l’eau bénite, il en oignit dévotement la jambe blessée.
Ils trouvèrent Chichi à l’extrémité opposée de l’appartement, caché derrière une bergère, dans le boudoir de Madame. La cuisinière ferma la porte, pour lui couper toute retraite, pendant que le prêtre brandissait la croix qui ornait sa poitrine, en disant :

– Au nom de Jésus Christ notre Sauveur, Satan quitte le chien Chichi !

Et au fur et à mesure qu’il avançait, le chien reculait, en grondant d’une façon menaçante, sans quitter des yeux la croix d’argent. Le prêtre, sans se démonter – un si petit chien, même possédé, ne devait pas être bien dangereux -, continua à avancer jusqu’à ce que Chichi, de plus en plus agité, se trouva acculé dans un angle.

Soudain, l’attention du prêtre fut attirée par une sorte de halètement étouffé. Il regarda Stella et fut interloqué par l’expression de terreur répandue sur le visage de la cuisinière.

Elle fixait quelque chose derrière lui.

Le prêtre fit volte-face, et que vit-il dans l’encadrement de la fenêtre ouverte ?

Un énorme goéland qui le dévisageait en faisant claquer son bec d’un air menaçant, perché sur le garde-fou. Il dépliait à moitié les ailes pour se rendre encore plus impressionnant. Un monstre, d’au moins un mètre quatre-vingt d’envergure, au regard inhumain de tueur.

Délivré de l’attention du prêtre et de la cuisinière, Chichi se précipita au milieu de la pièce.

D’un coup d’aile, l’énorme oiseau fut sur le petit chien et, le saisissant par la peau du cou, il s’envola.

Un hurlement terrifié, vite suivi par des sanglots hystériques, retentit :

– Chichiiiiiiiii…

Le prêtre, tenant encore sa croix à la main, tourna la tête à temps pour pouvoir se précipiter vers Mme Duval-Bolduc qui, prise de convulsions, s’affaissait sur le sol. Elle était entrée juste au moment de l’enlèvement de son « bébé-d’amour ».

Thomas Theodor Heine : "The Law On Protection Of Minors Ggainst Filth And Dirt" 1926

Thomas Theodor Heine : “The Law On Protection Of Minors Ggainst Filth And Dirt” 1926

Stella, pour sa part, ne prit pas la peine de chercher l’origine de ces hurlements, elle se dirigea vers la croisée pour suivre du regard le vol du kidnappeur, jusqu’à ce qu’il disparaisse à sa vue.
La morsure sur le mollet de Stella s’envenima – sous l’effet du coup de dent satanique ou de l’eau bénite, on ne sait -, il s’en fallut de peu que l’on doive l’amputer. Mais, que ce soit grâce aux efforts désespérés du docteur Fuch, excellent praticien, ou à l’exorcisme que pratiqua le père Casanova sur la jambe infectée, Stella finit par se rétablir.

Mme Duval-Bolduc, en revanche, ne se remit jamais tout à fait de la disparition de Chichi ; elle prit le grand deuil, pour ne plus jamais le quitter. À la satisfaction générale, elle refusa d’adopter un autre chien.

– Comment pourrais-je remplacer mon bébé-d’amour ? se lamentait-elle. Un chien si affectueux, si intelligent : il comprenait tout. Il ne lui manquait que la parole.

– Et quel Malin ! avait prit l’habitude d’ajouter Stella, sans toujours pouvoir, toutefois, retenir un sourire sardonique.

© Copyright : Erin-Liebt

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